Extraits du livre: “En el huracán catalán. Una mirada privilegiada del procés” a book by Sandrine Morel Ed. Planeta 2018

Chapitre 11
La pression sur les informateurs

En 2017, le directeur des communications externes de la Generalitat, Joan Maria Piqué, a inclus les correspondants dans une liste de diffusion pour envoyer tout ce qui, à son avis, pourrait nous aider à comprendre l’actualité catalane depuis le point de vue du gouvernement régional catalan. Ce moyen de contact direct nous a permis de recevoir des nouvelles, des réactions, des images et des vidéos presque en temps réel, dès qu’un événement se déroulait. Mais, à travers ce même moyen, le gouvernement a pu aussi nous faire parvenir son propagande, nous envoyez personnellement les données qu’il voulait particulièrement faire circuler, nous conseiller de consulter tel ou cet expert (indépendantiste) sur certaines questions et transmettre leur vision partielle de ce qui s’était passe, pour guider plus facilement l’approche de nos articles. Parfois, nous avons reçu un article sur un scandale de corruption du PP et un autre sur le manque d’indépendance d’un certain organisme public. Toute excuse était bonne pour transmettre l’image la plus négative possible de l’État espagnol. Ils nous ont également conseillé sur quels sites d’actualité catalane suivre ou quel article de blog lire. Je me souviens que j’ai même reçu, à neuf heures un samedi matin, une citation d’un personnage historique du XVIIe siècle, qui était destinée à illustrer la persécution qui, au fil du temps, les Catalans ont souffert aux mains des Espagnols…

D’autres fois, ils nous ont envoyé des articles de collègues comme exemples de bon journalisme. D’autre part, de nombreux collègues se sont plaints d’avoir reçu des commentaires sur certains de leurs textes — que le gouvernement n’avait pas aimé ou et même des réprimandes publiques via Twitter, dans les cas de pression les plus flagrantes. Cela a été dénoncé par plusieurs collègues à Reporters sans frontières (RSF). Le correspondant de la chaîne de radio Europe 1 à Barcelone, Henry de Laguérie, a même été témoin de la manière dont les attachés de presse de l’un des consellers du gouvernement ont élaboré une liste de correspondants: ils ont inclus des commentaires sur chacun de ces professionnels, sorte « très concerné par la question catalane » ou « très critique sur le mouvement indépendantiste ».

La Generalitat a profité de cette ligne directe avec les correspondants pour nous dire ce que, a son avis, nous devrions ou ne devrions pas écrire si nous voulions faire un travail « sérieux ». Par exemple, un directeur de la communication n’a pas hésité à tenter de me démotiver d’attaquer certaines questions, telles que la fracture sociale provoquée par la politique en Catalogne, suggérant que je n’avais aucune légitimité pour écrire quoi que ce soit parce que je n’habitais pas en Catalogne. Il m’a également boycotté pour avoir retweeté le rapport de RSF sur les pressions de la Generalitat sur les journalistes. Et il m’a également suggérait de faire attention à ce que j’écrivais sur Twitter si je ne voulais pas « perdre des sources …». […]

A la veille du référendum de 1-0 et dans les jours qui ont suivi, plusieurs indépendantistes ont reconnu en privé que l’Espagne était une « démocratie européenne », ce qui leur garantissait d’aller plus loin dans leurs mesures unilatérales sans « craindre que rien de grave n’arrivera ». Par contre, en public, ils ont protesté contre le « retour de la dictature franquiste » et la « répression brutale ».

En privé, ils m’ont expliqué que l’application de l’article 155 pourrait servir à faire réagir la communauté internationale. En public, lorsque Madrid envisageait la possibilité de faire valoir cet instrument, ils se sont élevés contre le recul scandaleux des libertés en Catalogne, plus typique des autres époques.

En privé, ils affirmaient que la prison était l’un des risques qu’ils avaient déjà envisageaient. En public, ils disaient que la prison constituait une mesure de revanche, une injustice manifeste qui manquait de fondement réel et révélait l’absence de séparation entre les pouvoirs.

En privé, ils m’ont dit que si Madrid empêchait le référendum ou refusait de négocier, il y aurait une « occupation permanente des rues », un « Maidan » comme en Ukraine. En public, ils se sont scandalisés à chaque fois que quelqu’un osait exprimer sa préoccupation pour une évolution violente du conflit.

En privé, ils m’ont expliqué que la seule chose qui pouvait être négociée était la célébration d’un référendum légal ou bien les conditions de la rupture entre l’Espagne et la Catalogne. En public, Puigdemont tentait de nous convaincre qu’il agissait de bonne foi, en demandant simplement un « dialogue » sans conditions.

Au fil des mois, les dirigeants catalans ont perdu leur crédibilité devant une bonne partie de la presse internationale, comme me l’a assuré une directrice d’une importante agence d’information. Néanmoins, ils avaient un grand avantage: l’absence de stratégie de communication de la part de Moncloa auprès des médias internationaux. […]

 

Chapitre 13
Médias publics sous control

Je me trouve dans dans le bar d’un hôtel à Barcelone pour boire un café avec un directeur de communication du PDeCAT avec qui j’ai une relation de confiance depuis plusieurs années. Nous sommes en juin 2017 et la situation est à chaque fois plus tendue. Nous parlons de manière informelle du référendum du 1 er octobre prochain. J’expose mes doutes sur sa légitimité, sur les garanties qui peuvent être offertes dans le cas d’une consultation organisée de manière unilatérale, sur les conséquences qui impliqueront défier Madrid d’une telle façon. Il se sent contrarié par mon scepticisme. Considère que je suis trop critique à l’égard du mouvement d’indépendance. Et il laisse échapper une phrase qui me laisse pétrifiée: « Si nous achetons deux pages de publicité au Monde, tu vas écrire ce que tes chefs te diront d’écrire… ». En vue de mon indignation, il répond timidement: « Eh bien, c’est comme ça que les choses marchent ici. »

Cette confession est très révélatrice: elle montre que la Generalitat a pris l’habitude de contrôler la ligne éditoriale des médias privés par le biais de subventions, de publicité institutionnelle ou de nominations de ses responsables, ainsi que des médias publics, à la tête desquels les nationalistes ont placé leurs partisans, quand pas des militants indépendantistes.

Le pouvoir de la Generalitat sur les médias n’est pas un secret, mais en Catalogne, personne ne semble être choqué par cela […]

Après avoir passé des heures à regarder la télévision publique catalane et à vérifier l’orientation idéologique de la chaîne à travers ses programmes d’information et ses programmes de débats, la sélection des invités et des sujets, même de choses si anecdotiques mais révélatrices que leur habitude de donner les prévisions météorologiques exclusivement pour les « Pays Catalans » (y compris le Roussillon français), même si des milliers de citoyens de Catalogne prennent le train tous les jours pour se rendre à Madrid, en octobre je décide de rendre visite à TV3 pour préparer un reportage.

J’y ai longuement interviewé son directeur, Vicent Sanchis, un homme exalté, toujours avec un sourire ironique sur les lèvres. […]

Il crois que, s’il y a des critiques contre TV3, c’est en tout cas parce que la télévision publique constitue, avec la police et l’école, l’un des « trois piliers fondamentaux d’un État ». Il ne doute pas que son rôle soit fondamental et il m’explique qu’il doit représenter « la majorité sociale de ce pays », ce qui, selon il déclare sans hésiter, est « indépendantiste » […]

Au cours de l’interview, Sanchis — vice-président d’Omnium Cultural entre 2008 et 2015 — se vante non seulement d’avoir été l’un des principaux organisateurs de la grande manifestation en 2010 contre la Cour constitutionnelle sous le slogan « Nous sommes une nation. Nous décidons », mais ajoute aussi avec fierté que c’est lui-même qui « a inventé le slogan. »