Photo: Justin Luebke | Unsplash

Publié à l’origine en espagnol: “¿Qué liderazgo para Cataluña?”. Juan Claudio De Ramón. El País.

1 juin 2018

La littérature sociologique nous apprend à distinguer deux types  de leadership : un premier qu’on pourrait nommer « transactionnel » et un autre à caractère « transformationnel ». Le leader transactionnel gère une routine organisatrice qui n’est pas mise en doute : son but est d’éviter que l’on enfreigne les règles établies ; quand ceci a lieu et la norme est suspendue ou disputée, le leader transactionnel essaie de restaurer l’équilibre précédent à l’aide de transactions, c’est-à-dire, des accords, avec les différents acteurs concernés, via des punitions et récompenses ; la vieille et bien testée tactique du bâton et de la carotte. Face à une crise, le leader transactionnel ne cherche pas à changer la réalité ; au contraire, il facilite le retour au mode de fonctionnement précèdent.

L’attitude du leader dit « transformationnel » est bien différente: face à un cataclysme, il comprend que l’équilibre perdu est irrécupérable, voir même nuisible, et que la crise offre la possibilité d’atteindre un nouvel et meilleur état des choses. Pour cela, au lieu de faire appel aux émotions individuelles telles la peur ou la cupidité, il propose à la société ou entreprise qui chavire un idéal brillant, peut-être exigeant, qui permette de redresser le navire en lui proposant un nouvel objectif. Le leader transformationnel, comme nous l’explique le théoricien Joseph Nye (The Power to Lead), induit ses disciples à transcender leur intérêt personnel immédiat en faveur d’une aspiration plus élevée. Ainsi, il résout les problèmes en les dépassant, écartant les arrangements transitoires. Cette tâche demande du courage et l’acceptation du risque : des fois pour faire la guerre (comme le fit Lincoln, aux Etats-Unis, pour sauver l’union), d’autres pour la conclure (comme De Gaulle en Algérie).

Nul ne prétend que toute crise demande un même type de leader. Chaque modèle a ses propres avantages et inconvénients. L’avantage du leader transactionnel est la prudence, alors que le leader transactionnel, lui, bénéficie de l’enthousiasme. Le défaut tendanciel du premier est l’abattement, celui du second est le messianisme. Des fois, on a intérêt à privilégier la transaction tranquille, mais d’autres, le seul moyen de ne pas trébucher sur la même pierre d’achoppement est de provoquer une transformation énergique. Les leaders transactionnels sont en quelque sorte interchangeables : il suffit de connaître la recette pour l’appliquer. Les leaders transformationnels, quant à eux, influencent avec leurs actions le cours des évènements et lient leur chance à leur charisme personnel.

Cette dichotomie entre les différents types de leadership s’adapte parfaitement à l’affaire catalane. Un équilibre durable, dans lequel l’Etat central achetait une loyauté ambiguë de la part des nationalismes sous-étatiques à travers la concession de quotas croissants du pouvoir, vient d’éclater en mille morceaux. J’ai essayé de donner à cet équilibre, en vigueur depuis le début de la Transition démocratique, le nom de paradigme OrtegaCambó. Cet équilibre tient d’Ortega (philosophe espagnol de la première moitié du XXème siècle) l’idée défaitiste selon laquelle le problème catalan n’a pas de solution (on ne peut que faire avec), alors que Cambó (politicien catalan de la même période) y contribue avec la thèse, partagée jusqu’ici par les élites madrilènes, selon laquelle il est préférable que la Catalogne soit toujours gouvernée par le catalanisme sous des paramètres nationalistes. Mais la déloyauté de l’un des acteurs, qui a atteint son paroxysme lors du coup d’octobre dernier, perturbe cette doctrine. Depuis, les vieux acteurs, perplexes, s’agitent pour essayer de retourner aux eaux tranquilles du passé. « Il faut faire de la politique », nous disent-ils. Ce qu’ils veulent vraiment dire c’est qu’il faut faire de la bonne vieille politique politicienne : arriver à une transaction avec le premier chef nationaliste catalan qui voudra bien mettre de l’eau dans son vin et lui concéder un niveau de pouvoir supplémentaire. « Il faudra bien leur donner quelque chose », nous répète-t-on sottovoce : des pouvoirs exclusifs dans les affaires éducatives ou culturelles à l’autonomie fiscale complète, ce ne sont pas les options qui manquent. Ainsi, l’équilibre sera restauré et on pourra « résoudre le problème pour les vingt prochaines années ». Voilà la stratégie transactionnelle recherchée, qui ne manque pas d’une certaine mélancolie résignée.

Je crois que cette idée est erronée, et ce car elle souffre de plusieurs  fautes conceptuelles. La première de ces fautes est de reprocher au gouvernement de Rajoy un immobilisme qui n’est en fait que désarroi face à l’épuisement de la bonne vieille formule transactionnelle. Cette angoisse se traduit par l’incapacité pour concevoir des démarches alternatives au pacte avec les élites nationalistes. Ce problème n’est pas affaire exclusive du gouvernement : le manque d’imagination du PSOE-PSC est à ce titre illustratif : certes, ils proposent des idées, mais ce ne sont que les anciennes ébauches pour récupérer l’arrangement qui fait que l’Etat cède un peu du pouvoir qu’il lui reste afin que l’indépendantisme remette ses plans à plus tard. Ni l’un ni l’autre ne veulent comprendre que ce monde (celui du « faire avec », du « compromis ») est parti à tout jamais. Non pas seulement parce que le processus indépendantiste a activé politiquement une portion des électeurs qui pénaliseront toute cession aux nationalistes, mais surtout parce que, comme le soutiennent les commentateurs les moins paresseux, les deux acteurs confrontés dans ce conflit ne sont en fait pas « la Catalogne et l’Etat », mais bien les catalans entre eux. Et puisqu’il s’agit là du vrai problème, de l’existence de deux Catalognes face à face,  ce dont nous avons besoin est d’un nouveau partage du pouvoir interne entre les deux – du power sharing – et justement pas le renforcement des outils utilisés jusqu’ici par une moitié des catalans pour construire leur hégémonie. Ce dont la moitié constitutionaliste a besoin est d’être mieux représentée en Catalogne, et cela nécessite d’un changement dans les politiques d’éducation et de culture régionales qui doit aller dans une direction opposée au genre de choses que les nationalistes réclament et que l’Etat peut être tenté de concéder.

Est-ce que cela veut dire qu’on doit être complaisants avec le statu quo actuel, indépendamment de l’inévitable épuration judiciaire des évènements récents ? Certainement pas. En l’absence de transaction, il peut bien y avoir de la transformation. L’idéal d’une Espagne plus juste, plus inclusive, proposée non seulement aux catalans mais à l’ensemble des espagnols, et celui d’un Etat reformé non pas à travers un dialogue muet avec les élites nationalistes mais d’une délibération publique entre citoyens. N’est-il pas une meilleure idée, au lieu de procéder à pétrification de politiques linguistiques sectaires, de faire une gestion linguistique véritablement fédérale, inclusive et juste, à l’aide d’une Loi de langues officielles ? N’est-il pas un meilleur projet pour l’Espagne, plus avant-gardiste et stimulant, de devenir une nation européaniste, plurilingue, (et à mesure que les contributions démographiques extérieurs s’accroissent, aussi de plus en plus pluriculturelle), civique et exemplairement inclusive – comme elle l’est déjà, par exemple, en ce qui concerne la diversité sexuelle – que d’être un Etat plurinational rance, composé d´uniformités ethnolinguistiques juxtaposées, égocentriques et indisposées les unes avec les autres ? Une Espagne enfin qui n’essaie pas de résoudre le problème catalan, mais de le transcender. Le leadership transactionnel demandé aujourd’hui par certains équivaut à coller une nouvelle semelle sous une vieille chaussure. Ce que le leadership transformationnel doit rechercher, en revanche, est d´acheter une nouvelle paire, non pas « pour les vingt prochaines années », mais pour tourner un regard optimiste vers un horizon sans date d’expiration.