Je ne pensais pas être avec vous à Barcelone encore une fois, en plus nous sommes aujourd’hui beaucoup plus nombreux que dimanche dernier [le 8 octobre].

Je dois avouer que j’ai eu du mal à venir. La vérité, c’est que je ne voulais pas venir. Je ne pouvais pas venir, parce que dans ce beau dimanche d’automne, avec un ciel si bleu, dans un pays si beau, nous aurions tous préféré être à la plage, ou à la montagne, au lieu de venir ici de nouveau pour manifester.

Moi, j’étais à la montagne, dans mon pays. Dans les Pyrénées. Hier, je voyais les feuilles des arbres en automne, rouges et jaunes, qui se mélangent entre elles et qui dessinent les couleurs du drapeau espagnol et du drapeau catalan. (Applaudissements) C’est la forêt en automne. La forêt en automne a les mêmes couleurs que je vois ici, le rouge et le jaune, mélangés, ensemble, représentant l’unité de l’Espagne et de la Catalogne.

J’ai eu du mal à venir aussi parce que vous ne pouvez pas imaginer combien est belle la musique des feuilles mortes quand on marche, quand le sol se transforme en un tapis de feuilles. C’est la musique de la paix. La musique de la tranquillité qui nous touche. C’est la musique de la fraternité. La musique qui doit guider l’esprit des gens de bonne volonté. Chers amis, je suis ici parce que j’ai entendu à nouveau, ce matin,  M. Puigdemont, qui dit parler au nom du peuple de Catalogne. (Cris, sifflements) Du calme, du calme. Attendez, M. Puigdemont peut certainement parler au nom d’une partie de la Catalogne. Mais je suis aussi partie du peuple de Catalogne, et je ne lui reconnais pas le droit de parler en mon nom.

Je ne voulais pas venir car, comme le dit Don Quichotte, les deuxièmes fois ne sont jamais bonnes, et je ne sais pas si je pourrai, encore une fois, faire que mon cœur puisse parler à votre intelligence. Je ne sais pas si je vais être capable, à nouveau, de bien expliquer ce que l’on ressent aujourd’hui en ce moment dramatique de l’histoire d’Espagne. Un moment terriblement difficile et dangereux.

C’est un moment où tout le monde devrait garder la tête froide, pour faire face aux défis qui viennent vers nous. C’est un moment difficile de notre histoire. Un moment où nous devons avoir tous la sérénité pour agir comme des citoyens civilisés d’un peuple qui doit panser ses blessures s’il veut continuer à vivre ensemble. Et j’espère que la justice fera bientôt son travail et demandera des responsabilités à tous ceux qui sont en train de faire du mal à la Catalogne. (Cris, huées) Voilà, voilà que ça recommence… Écoutez, écoutez-moi bien, ne vous rabaissez pas à leur niveau.

Je suis ici aussi parce que j’entendu répondre M. Junqueras, quand un journaliste lui demandait, « Excusez-moi, mais si à Barcelone ou à L’Hospitalet, à Lleida ou à Tarragone, il arrivait que ce soit les non indépendantistes qui gagnaient les élections, alors, est-ce que cela serait grave pour l’indépendantisme ? ». Et la réponse de M. Junqueras a été, terrible : « Cela serait très grave pour la dignité du peuple catalan ! ». C’est pour ça que je suis ici. Parce que notre dignité, c’est de pouvoir voter ce que l’on veut. La dignité du peuple, c’est de vivre ensemble et de vivre en paix. M. Junqueras, vous êtes un totalitaire ! (Applaudissements)

Alors, vous dites que si les Catalans ne votent pas ce que vous voulez, c’est la dignité du peuple qui se perd ? Non ! La dignité du peuple, c’est laisser que tout le monde s’exprime librement. Et s’il arrive qu’il n’y a pas assez de votants qui soutiennent ce que vous voulez, alors vous ne devez pas le faire, au lieu de violer le Statut d’Autonomie, comme vous venez de faire.

Chers amis, il se peut que nous sommes arrivés ici parce que beaucoup d’entre vous ne vous êtes pas déplacés pour aller voter aux élections régionales, pendant de nombreuses années. Il se peut que nous soyons ici parce que beaucoup de gens ont abdiqué de leurs devoirs en tant que citoyens, et ils ne sont pas allés voter ; maintenant nous avons une opportunité en or, dans 53 jours. Et cette fois, cette fois, cette fois… personne ne doit pas rester à la maison ! (Cris, « On va voter ! »)

Je suis ici aussi parce qu’aujourd’hui j’ai lu un article dans le journal Ara [séparatiste] de quelqu’un qui ose écrire ce qui suit : « Nous devons faire très attention… car les unionistes vont aller voter comme les vautours qui dévorent un cadavre ». Mais comment peut-on avoir si peu de cerveau, si peu de respect, pour écrire des choses pareilles ! (Applaudissements)

Oui, nous irons voter, mais pas comme des vautours qui dévorent un cadavre, non. Comme des citoyens qui savent que de leur voix dépend l’histoire de leur pays, leur bien-être, que la fin de ce « procés » en dépend aussi, ce « procés » qui aura été la pire des choses qui sont arrivées en Catalogne.

Je veux m’adresser, comme l’a fait Monsieur Frutos [ancien secrétaire général du PCE, communiste], à cette gauche qui est si complaisante avec le nationalisme, si condescendante et si prête à tout lui pardonner, si ce sont les nationalistes qui le font. Non, Madame Colau [maire de Barcelone] … (Applaudissements) L’application de l’article 155 de la Constitution… (Applaudissements) Non, Madame Colau, non. Vous qui êtes l’impératrice de l’ambiguïté, vous ne pouvez pas dire que l’article 155 est un coup contre la démocratie. Le 155, c’est l’instrument que fournit la Constitution pour rétablir la légalité quand elle a été bafouée. (Applaudissements) Et ce n’est par une excentricité de la Constitution espagnole. L’article 155 fut copié de l’article 37 de la Constitution allemande. Il est présent dans toutes les Constitutions fédérales. C’est le seul moyen d’assurer que les lois soient respectées précisément par ceux qui devraient avoir encore davantage l’obligation de les respecter. (Applaudissements)

Non, Mme Colau, non. Quand on a fait approuver les Lois de référendum et de déconnexion avec 72 voix [les 6 et 7 septembre], bien que le Statut d’autonomie en exigeait un minimum de 90, vous vous êtes tue. Vous n’avez rien dit. Quand on a harcelé les maires, parce qu’ils ne voulaient pas céder les écoles pour célébrer un referendum illégal, vous vous êtes tue. Il ne faut pas venir nous expliquer maintenant où se trouvent les coups contre la démocratie : car les coups contre la démocratie commencent quand on ne respecte pas les lois fondamentales d’un pays. (Applaudissements)

Monsieur Junqueras, vous nous avez dit qu’aucune entreprise n’allait quitter la Catalogne. (Cris) Ah ! Moi, je me suis transformé en junquerologue : je connais par cœur tout ce qu’il dit. « Personne ne va partir ! Aucune entreprise ! Au contraire, elles vont se disputer pour venir ! ». Et bien, ça y est, il y a plus de 1800 entreprises qui sont parties.

Junqueras, vous avez le record historique de fuite d’entreprises d’un pays. En moins de 15 jours, un tiers des entreprises de plus de 50 salariés sont parties. Et vous dites encore que ce n’est pas grave, parce qu’il y en a encore deux-cents mille qui restent ? Vous osez dire encore que ce n’est rien, parce qu’elles sont parties dans les « Pays catalans » [c’est-à-dire, des autres régions espagnoles où l’on parle catalan, dont Valence et les Îles Baléares] ? Mais vous croyez que M. Draghi à Frankfurt, pense aux « Pays catalans » une seule seconde ? Mais comment pouvez-vous dire, vous qui êtes vice-président économique [du gouvernement régional], que ce n’est rien si 1800 entreprises sont parties, des entreprises qui représentent en chiffre d’affaires 40% du PIB de la Catalogne ? M. Junqueras, ceci est une tragédie d’une ampleur historique ! (Applaudissements) Mais arrêtez de nous prendre pour des imbéciles ! (Applaudissements)

Laissez-moi vous faire un petit exercice arithmétique. Imaginez que vous avez 4 euros, vous avez une pièce de 2 euros, et puis vous avez 2 euros en pièces d’un centime, donc 200 pièces. Et vous perdez la pièce de 2 euros, et M. Junqueras arrive et vous dit : « ce n’est pas grave, vous avez encore 200 pièces, vous n’en avez perdu qu’une ! »

Enfin donc ! Je viens de perdre la moitié de mon patrimoine, et vous me dites que ce n’est rien, car il me reste 200 pièces ! C’est comme cela que raisonne le vice-président économique du gouvernement régional de la Catalogne. (Cris)

Et c’est lui qui commande. Oui, oui. Je vous l’assure, car je le sais de bonne source, on était arrivé à un accord pour éviter l’article 155 et la déclaration d’indépendance, et c’est M. Junqueras qui a lancé ses fanatiques pour faire pression sur M. Puigdemont, et lui les jambes lui ont tremblé et il a reculé. Mais nous aurons des élections [régionales], et il faudra aller voter pour défendre le retour à la normalité.

Je veux vous dire une chose très importante, écoutez : si l’on avait vraiment eu une déclaration d’indépendance, une vraie déclaration d’indépendance, beaucoup d’entre vous seriez maintenant au chômage. Vous seriez au chômage, parce que ça aurait déclenché une crise économique d’une telle ampleur que beaucoup de personnes l’auraient payé avec leur emploi. Cela ne va pas arriver, précisément grâce à l’article 155. (Applaudissements). Parce que l’application de l’article 155 va faire que les entreprises et les marchés comprennent que la séparation ne va pas se produire. Et puisqu’elle ne va pas se produire, on va continuer en toute normalité. Mais si cela arrivait vraiment, il y aurait une catastrophe économique énorme en Catalogne, et aussi dans l’ensemble de l’Espagne.

Je termine, et je veux me diriger à tous les Espagnols. Pas seulement à ceux qui sont ici, aux Catalans espagnols, mais aussi aux Espagnols qui ne sont pas catalans. Laissez-moi vous dire : on doit continuer à vivre ensemble, et pour continuer à vivre ensemble, il faut renforcer le respect, reconstruire les liens d’affection, bien que l’on ait du mal à le faire, bien que cela soit difficile. L’autre jour j’ai montré le drapeau européen et j’ai dit : ceci est notre drapeau, ceci est mon étoile [estelada]. Quelqu’un m’a écrit et m’a dit : « vous vous cachez derrière le drapeau européen pour ne pas montrer le drapeau espagnol ». Non, ce n’est pas vrai. Voici les deux, le drapeau espagnol et le drapeau catalan. Les deux, ensemble. Car je veux que mes enfants et mes petits-enfants aient des symboles dans lesquelles ils puissent se reconnaître, auxquelles ils puissent s’identifier, qui représentent son identité collective. Un drapeau c’est quelque chose de plus qu’un bout de tissu de couleurs. Un drapeau représente une identité. Et nous, nous en avons deux : la catalane et l’espagnole. (Applaudissements)

Et ceci se reflète dans notre Constitution. Mais écoutez-moi, aussi, tous les Espagnols qui nous regardent à la télévision : il ne faut pas tomber dans le piège, il ne faut pas se tromper. Il ne faut pas croire que puisque nous avons une Constitution écrite que l’on respecte et que l’on défend, on a aussi un corps politique constitué, ce sont deux choses différentes. Les Constitutions, elles s’appuient sur des consensus du peuple, et il faut les adapter et les réformer pour s’adapter à la situation actuelle, pour permettre que le vivre-ensemble permette d’intégrer tout le monde.

Mes amis, je retourne à la forêt. Je retourne regarder le jaune et le rouge et le ciel si bleu. Mais on a rendez-vous dans 53 jours, et il faudra bien travailler, parce que le jour où nous irons voter, nous allons mettre dehors le gouvernement nationaliste de Catalogne ! (Applaudissements, cris « On va voter ! »)

Je vous remercie ! Et courage, car nous aurons beaucoup de travail pendant ces 53 jours.