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Editorial publié à l’origine en espagnol: ‘Exclusión y conflicto’. El País.

13 Mai 2018

Le discours de Torra mènera la société catalane à la confrontation

Un jour après avoir montré son —feint, on le sait maintenant— repentir pour les déclarations racistes et xénophobes versées dans les réseaux sociaux, Quim Torra est monté hier à la tribune des orateurs du Parlement de Catalogne avec une mission claire : faire comprendre aux forces politiques représentées au Parlement, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Catalogne, ainsi qu’au Gouvernement espagnol et à tous les Espagnols, que le souverainisme, loin de reconnaître ses erreurs —nombreuses et certaines très graves, commises jusqu’à ce jour — est prêt à répéter le pari afin d’atteindre l’indépendance de manière illégale et unilatérale.

Que cet objectif ait divisé plus que jamais la société catalane, forcé la fuite de milliers d’entreprises, débouché sur la suspension temporaire de l’autonomie gouvernementale en Catalogne et envoyé en prison ceux qui ont dirigé une telle folie, ne semble pas décourager Torra : bien au contraire, cela semble le stimuler à continuer à approfondir dans cette voie dangereuse du conflit institutionnel et de la confrontation civile.

Il ne semble pas non plus importer beaucoup au candidat le fait que, pour arriver à ses fins, il soit nécessaire de passer par-dessus les institutions d’autonomie du gouvernement régional, la volonté de la société catalane, les droits des parlementaires, les tribunaux de justice, le Statut d’autonomie catalan et la Constitution espagnole. Avec Torra, le sécessionnisme fait, une fois de plus, tomber son masque et montre que, pour atteindre l’indépendance, la démocratie et les droits individuels sont totalement superflus. La construction d’une république indépendante devient ainsi un vœu religieux qui légitime de façon automatique tous les moyens pour y parvenir sans devoir se soumettre à un cadre légal ou démocratique, ou même sans respecter les droits des citoyens.

L’Union européenne ne supportera pas le virage dangereux vers le conflit institutionnel que le candidat représente

Le plus grave et le plus inquiétant est que son discours —dur, démagogique et sans la moindre concession ou reconnaissance vis-à-vis de quiconque représentant d’autres positions politiques et sensibilités dans la société catalane— ne peut être compris que comme une provocation directe à l’État, pour réussir une internationalisation qui est sensée faciliter les intérêts sécessionnistes et aider à mettre à genou les démocrates, en obéissant au principe selon lequel « plus les choses vont mal, mieux c’est pour moi ».

Rien de cela n’arrivera. Ni l’Union européenne ne donnera son aval au virage dangereux vers le conflit et l’exclusion que Torra propose, ni l’État espagnol ni la Constitution ne seront défaits devant cette nouvelle attaque sécessionniste. Il ne fait aucun doute que l’État réagira, de façon opportune et ferme, à toute tentative de débordement du Statut d’autonomie de la Catalogne. Par conséquent, c’est surtout la société catalane qui doit s’inquiéter sérieusement du discours de Torra.

Parce que, comme cela s’est passé avec l’ancien président Puigdemont, la seule conséquence probable d’une nouvelle tentative de réaliser l’indépendance sera que l’autonomie de la région sera éloignée ou même totalement vidée. Et parce qu’une nouvelle charge sécessionniste brisera la société et fera s’effondrer l’économie.

Les sécessionnistes ont clairement fait savoir qu’ils n’ont qu’une politique : la provocation

La législature catalane précédente, abruptement conclue par l’application de l’article 155 de la Constitution espagnole et la suspension de l’autonomie catalane, était dominée par l’improvisation, la tactique et les doutes au sein de l’indépendantisme. Le processus indépendantiste a avancé en zigzag, sans qu’on ne puisse jamais en deviner la direction ni la véritable finalité. Mais maintenant, la situation est tout à fait différente, car là où Puigdemont improvisait, le candidat d’aujourd’hui annonce en détail un scénario qui ne peut conduire qu’au conflit et au chaos.

En déclarant que Puigdemont est le président légitime, Torra commet une grave erreur : il reconnaît qu’il n’a aucune autre légitimité pour gouverner la Catalogne que la désignation arbitraire d’un ancien président qui a fui pour avoir violé les lois régissant la coexistence démocratique en Catalogne. Est-il Torra l’homme à qui la majorité de la Chambre a l’intention de confier la responsabilité de son avenir politique et économique?

Dans le reste de l’Europe, il serait inimaginable qu’une personne ayant prononcé les déclarations xénophobes et d’exclusion qu’a prononcées Torra puisse diriger une force de police comptant plus de 17.000 membres —comme le sont les Mossos d’Esquadra, la police autonome catalane —, lever les impôts pour organiser les services publics, éduquer les enfants dans le respect de la pluralité et assurer la qualité et la rigueur de l’information produite et diffusée par les chaînes de télévision et autres médias publics. Mais tout cela, apparemment, est possible dans la Catalogne des sécessionnistes d’aujourd’hui, si éloignés qu’ils sont des valeurs et des principes qui lui ont donné sa grandeur.

L’investiture de Torra exigera aux forces constitutionnalistes qu’ils donnent une réponse claire et ferme, sur le plan juridique, bien évidemment, quand la loi sera violée, mais surtout au niveau politique. Les sécessionnistes ont clairement montré qu’ils n’ont qu’une politique : la provocation. Les constitutionnalistes doivent avoir leur stratégie, qui devra aller au-delà de la réaction à chaque nouvelle provocation.