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Publié à l’origine en espagnol. “‘La distorsión silenciadora”. Mikel Arteta. El País.

25.04.2018

On a beaucoup parlé sur la « majorité silencieuse » en Catalogne, mais on a moins abordé comment cette majorité fuit réduite au silence : notamment, les nationalistes ont réussi à faire monter la peur des dissidents. Selon l’institut de sondages GESOP, le 91,7% des soutiens de la CUP [extrême gauche, séparatiste] s’exprime sans souci sur le « procés », tandis que la majorité de la partie non-nationaliste de la population préfère se taire.

Son silence, qui est aujourd’hui le silence de celui qui a peur, était lié à la honte qu’on sent toujours face au désaveu général : il arrive qu’une opinion ne soit pas majoritaire, mais que chacun considère qu’elle l’est. Un exemple : tout le monde considère que la majorité des Catalans soutiennent l’immersion linguistique [c’est-à-dire, tous les cours en catalan], même si les sondages (institut GAD3, septembre 2015) indiquent le contraire : quand on laisse choisir, en privé, entre l’immersion, le bilinguisme [espagnol et catalan] et le trilinguisme [espagnol, catalan et anglais], seulement un 14,4% choisit l’immersion.

Dans ces cas-là, on découvre une brèche entre notre perception de la réalité et l’opinion que l’on présuppose à autrui. On préfère s’adapter alors, en toute manque de confiance, à ce que l’on estime comme la perception majoritaire. Mais cette disposition, qui est d’habitude sensée, a aussi le risque de sacrifier notre avis les plu éclairée face à un consensus adverse. Il y a deux manières de finir avec cette myopie fastidieuse. On peut céder : si ceux qui refusaient l’immersion en privé, finissent pour accepter ses bienfaits, alors il y aura une majorité réelle pour l’immersion. A contrario, il se pourrait que l’on arrête de défendre en public ce qui se combat en privé. Plusieurs études montrent que, quand un 20% des soumis à une majorité artificielle, fait face au credo dominant, le 80% qui reste trouve du courage pour soutenir en public leurs convictions. En conséquence, l’unanimité perçue sur l’immersion pourrait se briser si un 20% de ceux qui préfèrent un autre modèle, refusait d’imposer aux enfants du 55% de la population catalane, hispanophone, la langue de préférence du 31,6% des Catalans [le catalan].

Pour éviter cela, le catalanisme déploie une illusion sur le consensus à travers d’une stratégie vouée à manipuler la réalité sociale. Ce qui fait taire, cache et trompe une majorité complexée. Quand les parents d’un enfant de Balaguer ont exigé leur droit à obtenir un minimum de 25% des cours en espagnol, le nationalisme a lancé une campagne brutale d’harcèlement contre eux. Le maire (ERC [séparatiste]) et le président de l’association des parents d’élèves ont parlé d’une « injustice » parce que « les droits d’une personne prévalent sur les droits des 50 autres élèves ». Nació Digital [journal nationaliste] a révélé les données personnelles des parents en question. Un journaliste a twitté : « Cette famille raccroche le téléphone. Des gens courageux. PS : ce monde est très petit ». Il faisait référence à l’entreprise familiale des parents, une aire de jeux pour enfants, appelée Petit Món (Un petit monde), qui a subi le boicot de quelques autres parents. La pression des différents agents et l’hostilité institutionnelle ont fait le reste et ont montré le visage rançonneur de cette hégémonie nationaliste : la famille a fini pour fermer boutique, abandonner la ville… et sortir leurs enfants de l’école.

Cette affaire dévoile, pour son caractère extrême, la stratégie nationaliste. Elle découvre aussi la faiblesse de cette stratégie : il a fallu qu’une seule famille surmonte sa peur pour que la panique gagnait les élites nationalistes. Le président de l’association des parents d’élèves craignait que, après l’application de la décision judiciaire [sur l’enseignement en espagnol], des revendications similaires pourraient proliférer « comme des champignons ». Mais cette stratégie de distorsion va bien au-delà : le nationalisme construit toute une Administration publique sur mesure, l’objectif étant que tout l’appareil administratif catalan projette l’image –ni réelle, ni neutre—d’une société exclusivement catalanophone, les hispanophones se croiront seuls… ou pas chez eux. On fait reposer la construction nationale sur la négation et l’isolement de l’autre.

La marque de l’origine sert à condamner quelques-uns, et à encourager la réussite d’une élite qui refuse la concurrence. Des postulants à des postes dans la fonction publique seront exclus, puisque la connaissance du catalan est un prérequis pour candidater. Étant donnée l’offre scolaire, les travailleurs d’autres régions auront plus de difficultés pour se déplacer en Catalogne. Et les citoyens verront bafoués ses droits linguistiques, en même temps qu’on leur ôtera le droit à une Administration méritocratique et de qualité, au fur et à mesure que le biais catalan se développe.

La réussite de ce projet de construction nationale, et le piétinement de toute résistance, ferait possible que le nationalisme impose l’identité de quelques-uns sur l’égalité entre tous. Dans le pire des cas, ils menaceraient alors avec la sécession. Dans le meilleurs, ils réclameraient des privilèges fiscaux.

C’est dans ce contexte-là, qu’un million de Catalans ont descendu dans les rues pour dire « assez ! » au nationalisme en Barcelone [le 8 octobre 2017]. Ils réclamaient la fierté d’être Catalans et Espagnols, en deux langues, avec trois drapeaux. Ils réclamaient la loi et l’égalité. Ils ont brisé les tabous et montré la fausseté dudit « consensus catalaniste ». Mais il y a encore et toujours des partis constitutionnalistes qui, tout en ignorant ce réveil citoyen, insistent en préserver et blinder l’immersion, protéger le statut de la Catalogne comme « nation » ou améliorer son financement. Tout cela, hors de la maison commune. On continue à tordre les discours : comme dans les pays totalitaires, on risque de soutenir en public ce que l’on sait que presque personne ne veut dans l’intimité. Au lieu de nous défendre, on continue à jouer le jeu.