Publie à l’origine en espagnol. Manuel Arias Maldonado. El Mundo.

Dans ses méditations sur la révolution anticapitaliste, le philosophe slovène Slavoj Zízêk met l’accent sur le lendemain de l’événement : cet événement auquel Jarvis Cocker consacrait une chanson, qui se terminait en disant au revoir au cholestérol. En réalité, il n’y a rien comme le lendemain pour voir la différence entre la poésie des intentions et la prose des réalités. Et s’il y a une place où cela devient clair, c’est bien le Royaume-Uni : le feuilleton du Brexit, on le dirait fabriqué pour la joie des théoriciens de la démocratie et l’illustration des électeurs consciencieux. Le lendemain du référendum britannique est déjà très long : on dirait la plus longue journée de la démocratie sentimentale.

C’est clair, le résultat de ce plébiscite ne peut pas s’expliquer sans la puissante campagne de propagande anti-européenne menée pendant des décennies par une grande partie de l‘establishment britannique : des députés aux tabloïds. Outre-Manche, l’Union européenne a été un bouc émissaire fort utile, comme on peut constater dans quelques scènes mémorables de Yes, Minister.

Faut-il laisser les bureaucrates communautaires nous dire si l’on peut ou pas chasser des renards ? Cela explique le succès du slogan, très opportun, de la campagne victorieuse : « Let’s take back control » (« Reprendre le contrôle »), reprendre la souveraineté pour faire revivre les splendeurs impériales et éviter la contamination migratoire. Ce n’était pas la peine d’être britannique et européen : il fallait choisir entre l’un et l’autre. Et s’il faut mentir sur les comptes, on ment : voilà les fantasmatiques 350 000 livres par semaine que la Sécurité sociale allait recevoir si le Brexit s’imposait. Bruxelles nous vole ! Il est peut-être étonnant que tant d’électeurs aient cru des absurdités pareilles, mais Jacques Chirac nous avait déjà averti : les promesses politiques n’engagent que ceux qui y croient.

Discours anti-européen, revendication souverainiste, invocation de la démocratie plébiscitaire, défense d’une identité exclusive : ces éléments ont fait possible un shock psycho-politique qui a réveillé le monde à la réalité des nouvelles idées anti-mondialisation.

Mais ça fait presque un an du référendum, et tout reste bien plus compliqué qu’il n’y paraissait. À tel point que le gouvernement britannique n’a pas encore fixé sa position officielle, alors que les négociations ont déjà démarré. La marche triomphale vers la terre promise est devenue une marche sans but par des couloirs administratifs. Et l’on perçoit maintenant des aspects désagréables que l’électeur avait choisi d’ignorer, confortablement installé dans sa bulle émotionnelle. Ce n’est pas qu’on les avait cachés à l’opinion publique : c’est que, puisque c’était l’ennemi qui en parlait, ils ne pouvaient être que des mensonges.

Il y a un vers du poète américain Delmore Schwartz qui plaisait beaucoup au chanteur disparu Lou Reed : « In dreams begin responsibilities » (« Les responsabilités commencent dans les rêves »). Le vers fait référence, avec un peu d’affectation, à la brèche entre nos désirs et nos actions. Mais on peut aussi y lire une exigence de nous rendre responsables du contenu de nos désirs, d’anticiper avec réalisme les conséquences liées à son réalisation. Il s’agit d’éviter que les attentes excessives débouchent sur des désastres collectifs. C’est trop demander, bien entendu. C’est pourquoi, selon les dernières statistiques, il y a toujours plus de larmes versées sur les prières exaucées que sur celles qui ne le sont pas.